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RH-0115LanguesAsie

Tevfik Esenç, dernière voix de l'oubykh

Datation
1992
Lieu
Hacıosman, Manyas, province de Balıkesir, Turquie · Les Oubykhs, peuple du Caucase du Nord-Ouest exilé en Anatolie en 1864
Coordonnées
39° 59′ N · 27° 49′ E (approximatives)
Ce qu'il en reste
Numérique
Une petite stèle blanche au sommet pointu se dresse dans un cimetière de village envahi d'herbes et de feuilles mortes. Sous un médaillon calligraphié rouge, des capitales noires et rouges, en turc, donnent le nom de Tevfik Esenç, les dates 1906 et 07.10.1992, et une épitaphe qui le dit le dernier Oubykh capable d'écrire et de parler la langue oubykh.L'image n'a pas pu être chargée.Image non enregistrée sur cet appareilLa voir sur la notice d'origine

Rhona Fenwick, CC0, via Wikimedia CommonsCC0-1.0Notice d'origine

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Note de l'archiviste

Au cimetière du village de Hacıosman, dans le nord-ouest de la Turquie, une petite pierre blanche se dresse parmi les herbes folles. L'inscription est en turc. Elle dit que l'homme qui repose là fut le dernier Oubykh à savoir écrire et parler la langue oubykh, et qu'il l'a rendue immortelle. Ces mots, il les avait choisis lui-même.

Tevfik Esenç était né dans ce village une quarantaine d'années après que les siens eurent été chassés, en 1864, des montagnes qui dominent la mer Noire, près de Sotchi. Ses grands-parents l'ont élevé et lui ont parlé oubykh, une langue si chargée de consonnes, près de quatre-vingts, qu'elle est devenue une légende chez les linguistes. C'est lui qui est allé vers eux. À Paris, à Oslo, il a passé de longues heures avec Georges Dumézil et Hans Vogt, à répéter des mots, à les corriger, à confier des histoires à la bande magnétique. L'une de celles qu'il a enregistrées en 1968 raconte l'exil.

Dumézil l'appelait « mon maître et ami ». Ses propres fils ne pouvaient pas tenir une conversation en oubykh.

Il est mort le 7 octobre 1992. Cette civilisation avait déjà perdu des langues. Celle-ci, elle l'a perdue en sachant le jour, et le nom de l'homme.

Établi

  • Tevfik Esenç est mort le 7 octobre 1992, à 88 ans ; il était né au village de Hacıosman, dans le district de Manyas (province de Balıkesir, Turquie), où l'avaient élevé ses grands-parents, qui lui ont appris l'oubykh (Durhan 2014).
  • L'oubykh appartient à la famille des langues du Caucase du Nord-Ouest (abkhazo-adyguéennes) et se parlait autour de l'actuelle Sotchi ; en 1864, au terme de la conquête russe du Caucase occidental, presque tous les Oubykhs sont partis pour l'Empire ottoman (Durhan 2014 ; Glottolog).
  • La langue est célèbre pour ses consonnes : 81 selon l'analyse de John Colarusso, pour deux ou trois voyelles seulement (Durhan 2014).
  • Georges Dumézil, qui avait fait connaître l'oubykh aux linguistes en 1931, a travaillé avec Tevfik Esenç à partir des années 1950 et l'appelait « mon maître et ami » ; Hans Vogt a publié un dictionnaire de la langue en 1963 (Durhan 2014 ; Pangloss).
  • En 1968, Dumézil l'a enregistré à Paris, lisant des listes de mots et racontant sept histoires, dont l'une s'intitule « L'exode des Oubykh » ; le CNRS publie ces bandes en ligne (Pangloss).
  • Sa stèle, à Hacıosman, porte l'épitaphe qu'il avait choisie, en turc : le dernier Oubykh capable d'écrire et de parler la langue oubykh, qui l'a rendue immortelle (photographie de Rhona Fenwick, 2017).
  • Glottolog classe l'oubykh parmi les langues éteintes.

Interprétation

Le dire dernier locuteur simplifie : dans les années 1980, d'autres anciens se souvenaient encore de mots et de phrases, mais aucun ne possédait la langue comme lui (Durhan 2014). Ses trois fils ne pouvaient pas tenir une conversation en oubykh. Durhan le fait naître en 1904, sa stèle en 1906. L'épitaphe anglaise souvent citée en ligne (« Voici la tombe de Tevfik Esenç. Il fut le dernier à savoir parler la langue qu'on appelait l'oubykh ») ne correspond pas au texte turc gravé sur la pierre. Le nombre exact de consonnes dépend de l'analyse retenue.

Et demain

Demandez à la personne la plus âgée que vous connaissez un mot qu'elle est seule à employer encore. Dans cent ans, qui le dira à sa place ?

Sources (5)
  1. Durhan, Ö. S. Tevfik Esenç and the Ubykh language. Tehlikedeki Diller Dergisi / Journal of Endangered Languages 3 (4-5), 2014, p. 267-269. · dergipark.org.tr
  2. Collection Pangloss, CNRS (LACITO). Corpus oubykh : enregistrements de Georges Dumézil avec Tevfik Esenç, Paris, 1968. · pangloss.cnrs.fr
  3. Glottolog, Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology. Ubykh (ubyk1235). · glottolog.org
  4. Vogt, H. Dictionnaire de la langue oubykh. Oslo, Universitetsforlaget, 1963.
  5. Dumézil, G. Documents anatoliens sur les langues et les traditions du Caucase III : nouvelles études oubykh. Paris, Institut d'ethnologie, 1965.

Image agrandie · RH-0115

Une petite stèle blanche au sommet pointu se dresse dans un cimetière de village envahi d'herbes et de feuilles mortes. Sous un médaillon calligraphié rouge, des capitales noires et rouges, en turc, donnent le nom de Tevfik Esenç, les dates 1906 et 07.10.1992, et une épitaphe qui le dit le dernier Oubykh capable d'écrire et de parler la langue oubykh.

Rhona Fenwick, CC0, via Wikimedia CommonsCC0-1.0Notice d'origine